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Le chevalier Miles

PAR M. de Mandrot, colonel de l'état-major fédéral suisse

« Une grande partie, on peut même dire la majorité de la noblesse actuelle est sortie de deux classes d'hommes, qui se dessinent déjà peu de temps après la conquête des Gaules. Dans l'origine, les peuples germaniques et surtout les Francs et les Burgondes combattaient essentiellement à pied ; mais en raison des guerres de Charlemagne, guerres dans lesquelles il fallait que l'armée pût se transporter rapidement sur des points fort éloignés les uns des autres, le service à cheval prit beaucoup d'importance, et le mot de miles, qui, dans l'acception latine, signifiait un guerrier et qui par conséquent s'appliquait chez les peuples germaniques à tout homme portant les armes, 


c'est-à-dire à chaque homme libre, finit par signifier un homme qui devait à un autre le service militaire, puis enfin un chevalier. Miles en latin signifie soldat de quelque arme que ce soit, il s'applique au fantassin comme au cavalier, il se dit en opposition à civis, ou à quirites (le ou les citoyens) comme aussi à paganus (paysan). Quand César veut punir ses légionnaires révoltés, il les appelle quirites. Lorsque l'empire romain tombait sous l'effort des barbares, celui qui défendait les débris de cet empire devait avoir une position très-relevée, surtout depuis que les citoyens romains, abandonnant le service militaire, faisaient tous leurs efforts pour être exemptés de l'honneur de défendre leur patrie. Les généraux, les soldats mêmes, disposaient de l'empire ; 

le nom de miles devint alors un véritable titre honorifique. Chez les Romains, le citoyen ne portait les armes qu'appelé pour la défense du pays. Avant l'empire, Rome ne voyait demilites que pendant un triomphe, ou bien lorsque la levée faite par les consuls obligeait l'armée de se mettre en marche. Depuis Auguste, la ville impériale eut une garnison permanente, les cohortes prétoriennes ; le citoyen romain eut alors sous ses yeux des milites, et ces milites devinrent ses maîtres, comme ils furent ceux de l'empire.

Le miles de l'empire romain fut celui avec lequel les peuples germaniques, qui firent plus tard la conquête de cet empire, se trouvèrent le plus en rapport. Le miles portait toujours les armes, comme nos soldats actuels dans nos armées permanentes. Or, chez les Germains, le fait de porter les armes indiquait un homme libre : lui seul avait ce privilège, refusé à tout homme assujetti à une servitude quelconque. Il est donc tout naturel que ces Germains, voyant que par le fait d'être enrôlé dans la militia, le colon romain, bien qu'attaché à la plèbe, entrait dans la classe des citoyens romains, il est tout naturel, disons-nous, que les Germains aient traduit le nom de werhmann par miles, lorsqu'ils parlaient ou écrivaient le latin, puisque ce mot de leur langue leur rendait le sens du mot latin, c'est-à-dire un homme libre et admis à porter les armes. 

Chez ces peuples, comme chez tous ceux qui sont peu avancés en civilisation, porter les armes et s'en servir, soit à la guerre, soit à la chasse, soit aussi dans les querelles privées, était la seule occupation des hommes libres. Sauf le fait des querelles privées, c'était aussi le genre de vie du miles romain de la fin de l'empire, surtout depuis que les légions, se dépeuplant de Romains, se recrutaient presque entièrement, soit dans les Gaules, soit chez les peuples germaniques. Dans ce temps-là, le légionnaire, le miles, abandonnant peu à peu tout travail manuel, les fortifications, de même que la construction et l'entretien des routes militaires dont il était autrefois chargé, devinrent la part de corps spéciaux, de pionniers non soldats, que les armées romaines avaient fini par traîner avec elles. Il y avait donc identité de vie entre le werhmann germain et le miles ; aussi lors de la conquête, ce mot, appliqué aux peuples qui renversèrent l'empire romain, signifie un homme portant les armes.

Les Franks, une fois établis dans les Gaules, perdent peu à peu leur humeur remuante : après quelques générations, ils deviennent agriculteurs. De plus, très-disséminés sur une vaste étendue de territoire, la réunion des hommes en état de porter les armes devint plus difficile.


Alors se développe une institution dont Tacite nous parle, et qui se rencontrait aussi chez les Gaulois. Des hommes libres se mettaient volontairement sous la dépendance d'un chef célèbre qu'ils suivaient à la guerre et servaient dans ses querelles privées. Son intérêt, son honneur, devenaient le leur ; ils recevaient, en récompense de leur dévouement, les armes, les chevaux, leur entretien, plus une part du butin fait à la guerre. Après la conquête des Gaules, de l'Italie par les Germains, le nombre de ces hommes se mettant au service des puissants alla toujours en augmentant.

 On les nommait gesellen (compagnons), dont nous avons fait vassal, ou leudes (de leutœ, hommes). Leur nombre s'accrut considérablement vers le temps dont nous parlons, parce que les rois et les chefs avaient alors quelque chose de plus solide pour récompenser les services de leurs compagnons, c'est-à-dire des terres. Ces gesellen ou leudes ne faisaient que porter les armes, tandis que les hommes libres commençaient à s'occuper d'agriculture ; et, du reste, ne devant le service militaire que pour la défense du pays, ils n'étaient pas aussi souvent rassemblés que les gesellen. Ces derniers finirent par recevoir seuls le nom de milites, et déjà sous les Mérovingiens miles signifie vassal, le compagnon d'un seigneur puissant, sous la dépendance duquel il s'est mis,  Nous avons dit plus haut que la classe des compagnons des hommes puissants, des milites, s'était considérablement accrue après la conquête des Gaules, etc. Elle s'enrichit aussi tout naturellement par ces conquêtes. Déjà chez les Germains, l'homme riche servait à cheval ; 

la vanité d'un chef était flattée, son importance s'accroissait, lorsqu'au champ de Mai, ou bien à la guerre, il était suivi de beaucoup d'hommes à cheval. De plus, les guerres éloignées que Carl le Grand (Charlemagne) eut à soutenir, fit apprécier une arme qui se transportait plus facilement. Les milites finirent par ne plus servir qu'à cheval, et nous compléterons notre définition précédente du mot miles en disant que, depuis le IXème siècle, il signifie un homme qui tient d'un autre un bénéfice et qui lui doit pour cela le service militaire à cheval, et cela seul ou accompagné de plus ou moins d'hommes.

Au XIIIème siècle, c'est-à-dire lorsque les généalogies commencent à présenter quelque certitude, le mot miles placé immédiatement devant le nom d'un village (villa) ou d'une terre féodale, désigne celui qui tient cette terre ou ce village en fief d'un autre qui est son seigneur (dominus), son suzerain ; ainsi Guido, miles de Begnins, ne signifie pas Guy, chevalier de Begnins, mais bien Guy, vassal de Begnins, c'est-à-dire Guy, possédant à Begnins un fief, pour lequel il doit au seigneur de Mont le service militaire.

Au reste, chevalier de tel ou tel endroit n'est pas français ; chevalier est un titre personnel et non point une charge ou un office, et si, dans le XVIIème siècle, l'usage s'était établi de désigner ainsi les cadets de grandes familles, il était sous-entendu que le porteur du titre était membre d'un ordre de chevalerie quelconque, comme cela est encore le cas en Italie.

Dans le même temps que le mot miles avait le sens que nous venons de développer, lorsqu'il était placé devant un nom de localité, il en avait un autre lorsqu'il était placé après le nom d'un village ou d'une terre ; alors il signifie chevalier. Exemple : Vir nobilis, dominus Nichodus, dominus de Blonay, miles : noble homme, messire Nicod, seigneur de Blonay, chevalier. Nobilis et potens vir, dominus Arthaudus, dominus de Monte, miles : noble et puissant homme, messire Artaud, seigneur de Mont, chevalier. 

Ces exemples sont clairs, mais celui qui fait le mieux saisir les deux acceptions que prenait au moyen âge (XIIIème siècle) le mot miles se trouve dans une charte de donation faite au couvent de Bonmont, près de Nyon (canton de Vaud). On y voit comme témoin, Petrus miles de Arnex, miles... En traduisant comme cela se faisait jusqu'à présent, cela signifierait Pierre chevalier d'Arnex , chevalier ; il y aurait pléonasme ; mais en prenant le sens qu'avait le mot miles, suivant sa position dans la phrase, cela signifie : Pierre, vassal d'Arnex, chevalier. En effet, les milites d'Arnex tenaient ce petit village du district de Noyon, en fief des seigneurs de Ginguis, et le Pierre en question est nommé ailleurs Petrus de Arnex, miles ; il était revêtu du titre de chevalier ».